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Au-delà des armes à feu. A quoi ressemble la « guerre des mots » entre Russes et Ukrainiens ?

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Qu’ils se réfèrent au conflit lui-même ou à la partie adverse, les Russes et les Ukrainiens choisissent les mots qu’ils utilisent. Le linguiste Nicolas Tournadre, professeur à l’université d’Aix-Marseille, explique la « guerre des mots » dans l’actuel conflit russo-ukrainien.

Dès le début du conflit armé, le mot « guerre » – en ce qui concerne la description de la situation en Ukraine – a été évité par les médias russes, remplacé d’abord par la formulation « opération militaire spéciale dans le Donbas », puis par la formulation « opération militaire spéciale en Ukraine », afin d’éviter une incohérence trop flagrante entre les termes utilisés et la réalité sur le terrain au fur et à mesure que l’armée russe étendait son emprise en Ukraine. Dans les médias, le gouvernement russe a justifié l' »opération militaire spéciale » par la nécessité de « dénazifier » l’Ukraine et de protéger les populations des « républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk d’un « génocide » qui aurait été commis par les nationalistes ukrainiens et les « banderovs », qui font référence à un mouvement historique d’Ukrainiens ayant sympathisé avec les nazis.

La rhétorique contre l’ennemi

Jusqu’au début des hostilités contre l’Ukraine, seuls quelques rares médias indépendants russes, notamment la station de radio Echo de Moscou et la chaîne de télévision Dojdi, ont utilisé le terme de guerre, mais ils ont rapidement été interdits.

Il est intéressant de noter au passage que les médias chinois présentent également la guerre en Ukraine comme une « opération militaire spéciale », calquant ainsi leur rhétorique sur celle des médias d’État russes. On peut également noter que la désinformation russe rappelle constamment les guerres du Golfe impliquant les Etats-Unis, empruntant notamment les termes « frappes chirurgicales » et « dommages collatéraux ».

De leur côté, les Ukrainiens n’épargnent rien dans la rhétorique utilisée contre l’ennemi, et font même preuve de plus d’inventivité que leur lourd voisin, qu’ils étiquettent notamment avec l’expression « orcs russes ». Les orques sont des personnages de science-fiction représentant une race d’extraterrestres belliqueux et barbares. Les médias ukrainiens utilisent aussi fréquemment le terme « russophile », une référence au fascisme de style russe.

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Le conflit actuel se reflète dans la propagande et s’étend parfois aux langues ukrainienne et russe. Depuis plusieurs années, les blogueurs russes expriment sans complexe un profond mépris pour la langue ukrainienne, qu’ils appellent « ukroiaz ». L’utilisation d’une préposition particulière fait l’objet d’une bataille symbolique acharnée. Devons-nous dire en russe « na Ukraine », comme le demande le gouvernement russe, ou « v Ukraine », comme le recommandent les Ukrainiens et l’opposition russe ? Si la variante « v » indique un pays, la variante plus traditionnelle « na » induit une lecture politique – « na okraine » (« à la périphérie »).

Mélange d’ukrainien et de russe

D’un point de vue linguistique, il est utile de rappeler un point clé : le début de la guerre, qui remonte à 2014, est lié à la question linguistique en Ukraine. Le 24 février 2014, le parlement ukrainien a voté l’abrogation de la loi accordant au russe le statut de langue régionale dans les territoires où les russophones représentent plus de 10% de la population. L’état actuel de la guerre montre en fait que la justification linguistique des séparatistes russophones soutenus par Moscou n’était pas fondée. Il convient d’évoquer brièvement la situation linguistique en Ukraine. Tout d’abord, il convient de souligner que l’ukrainien est une langue slave située entre le polonais et le russe, mais qu’elle ne permet pas une compréhension mutuelle avec le russe ou le polonais.

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Alors que l’ukrainien est parlé par la majorité de la population ukrainienne, le russe est également considéré comme ayant une place négligeable – 30 à 50 %, selon les sondages. Mais ces données ne tiennent pas compte d’une troisième « langue » très courante en Ukraine, à savoir le surzjik, un mélange d’ukrainien et de russe.

La dimension linguistique est un prétexte

Comme on peut le voir dans les rapports des médias de Kiev, les questions posées aux fonctionnaires locaux le sont en ukrainien, et les réponses sont généralement données en ukrainien, puis en russe ou en surjik. Contrairement aux Russes, qui ne comprennent pas l’ukrainien, les Ukrainiens russophones comprennent généralement très bien l’ukrainien, mais préfèrent généralement parler comme ils en ont l’habitude. En effet, il n’est pas rare qu’un même locuteur passe du russe à l’ukrainien au cours d’une conversation. Quelle que soit la langue utilisée, les discours sont les mêmes et dénoncent l’horreur de l’invasion et des bombardements russes. Car, au-delà des mots, il y a bien un pays agresseur et un pays envahi. En écoutant les témoignages des Ukrainiens russophones dans l’est de l’Ukraine (notamment de Herson à Kharkov en passant par Mariupol), il est facile de constater qu’ils évaluent la situation de la même manière que les ukrainophones. La dimension linguistique n’est donc qu’un prétexte utilisé par les séparatistes.

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